Elles sont deux. Une blonde et l’autre aussi -mais moins. Elles partagent un écouteur et moi, affalée sur mon strapontin, je les détaille : habituelle et perverse rapine matinale. Elles sont génériques, inconsistantes. ennuyeuses aux ballerines sobres, à la mèche calculée, au sourcil fin. J’aimerai avoir mieux à me mettre sous la dent -mais comme dans tout safari, parfois on joue de malchance.
Denfert Rochereau, la litanie commence. Il dort dans la rue, depuis sept ans, il en peut plus, il est honnête, au moins, à demander de l’argent, qu’est-ce que ça vous prend à vous sur votre journée, cinq minutes à m’écouter, qu’est ce que ça vous dérange, de pas lire le vingt minutes pendant cinq minutes, qu’est ce que ça vous déleste, à vous dans votre salaire, dix centimes d’euro pour se laver aux bains douches? La litanie attire ma main dans ma poche : elle y prélève le pécule hebdomadaire réservé aux litanies -ou aux silences, plus parlants, encore. La poche est toujours aussi légère – ou aussi lourde, selon le point de vue – et la main en rit. La main n’est pas seule à rire. Elle essuit les regards hilares sous le sourcil fin.
Les regards se moquent et méprisent. Mon oeil secourt ma main et balance une droite dans leur mâchoire refaite au fil de fer. L’oeil ricoche, boomerang douloureux. Elles s’en foutent : leur mèche pécore domine le monde et sa pitié, et sa douleur, et son immense misère. Elles échangent par dessous une oeillade qui ne croit pas, une oeillade égoïste, satisfaite, écoeurante, un échange bref mais repu et fuyant et détestable. Ma main ne supporte plus. Elle se fraye un chemin parmi les passagers mous et attrape une mèche.
Un mouvement sec et les crânes s’entrechoquent, craquent. Un mouvement sûr et la barre métallique surplombant le fauteuil se couvre de sang.Un mouvement soigneux et le liquide chaud est épongé par les trenchs-coat clairs des cadavres.
Une main étrangère s’active près de mon oeuvre. Elle secoue doucement un gobelet en papier, vide et sale. Je la découvre en silence. C’est une jolie main, propre, épaisse, jeune. J’ose un regard en hauteur. Le visage qui l’accompagne de loin en loin la bouleverse dans sa coquetterie. Rouge et bouffi, il est l’incarnation de la fatigue, de la vieillesse prématurée. Il ne perçoit pas le sang qui me couvre, il est trop las -et malgré l’heure matinale, il a trop bu. Mais les corps gisent là, sur le sol plastique. dans l’indifférence généralisée.
La main a gagné deux porte-feuilles, un téléphone portable tactile et un à touches, un mp3-clé usb, deux magazines à scandales ainsi que du nécessaire de maquillage et divers objets intimes. J’ai prélevé, cependant, un euro cinquante, pour mon café au comptoir, et la main n’a rien trouvé à redire. Elle était de toutes façon déjà partie, comme une ombre consistante et allergene, secouant doucement son gobelet et son fumet alcoolisé. puis disparaissant, laissant les cadavres à leurs songes coupables.
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