Acropole

Ô passager numérique, toi qui avec hardiesse passe le seuil de notre cité, à Bominus offre un sacrifice digne de Chronos, un peu de temps en notre antique et décadente compagnie.

Agora

Chronos

avril 2010
L Ma Me J V S D
« mar   mai »
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930  

Archives mensuelles : avril 2010

Elles sont deux. Une blonde et l’autre aussi -mais moins. Elles partagent un écouteur et moi, affalée sur mon strapontin, je les détaille : habituelle et perverse rapine matinale. Elles sont génériques, inconsistantes. ennuyeuses aux ballerines sobres, à la mèche calculée, au sourcil fin. J’aimerai avoir mieux à me mettre sous la dent -mais comme dans tout safari, parfois on joue de malchance.

Denfert Rochereau, la litanie commence. Il dort dans la rue, depuis sept ans, il en peut plus, il est honnête, au moins, à demander de l’argent, qu’est-ce que ça vous prend à vous sur votre journée, cinq minutes à m’écouter, qu’est ce que ça vous dérange, de pas lire le vingt minutes pendant cinq minutes, qu’est ce que ça vous déleste, à vous dans votre salaire, dix centimes d’euro pour se laver aux bains douches? La litanie attire ma main dans ma poche : elle y prélève le pécule hebdomadaire réservé aux litanies -ou aux silences, plus parlants, encore. La poche est toujours aussi légère – ou aussi lourde, selon le point de vue – et la main en rit. La main n’est pas seule à rire. Elle essuit les regards hilares sous le sourcil fin.

Les regards se moquent et méprisent. Mon oeil secourt ma main et balance une droite dans leur mâchoire refaite au fil de fer. L’oeil ricoche, boomerang douloureux. Elles s’en foutent : leur mèche pécore domine le monde et sa pitié, et sa douleur, et son immense misère. Elles échangent par dessous une oeillade qui ne croit pas, une oeillade égoïste, satisfaite, écoeurante, un échange bref mais repu et fuyant et détestable. Ma main ne supporte plus. Elle se fraye un chemin parmi les passagers mous et attrape une mèche.

Un mouvement sec et les crânes s’entrechoquent, craquent. Un mouvement sûr et la barre métallique surplombant le fauteuil se couvre de sang.Un mouvement soigneux et le liquide chaud est épongé par les trenchs-coat clairs des cadavres.

Une main étrangère s’active près de mon oeuvre. Elle secoue doucement un gobelet en papier, vide et sale. Je la découvre en silence. C’est une jolie main, propre, épaisse, jeune. J’ose un regard en hauteur. Le visage qui l’accompagne de loin en loin la bouleverse dans sa coquetterie. Rouge et bouffi, il est l’incarnation de la fatigue, de la vieillesse prématurée. Il ne perçoit pas le sang qui me couvre, il est trop las -et malgré l’heure matinale, il a trop bu. Mais les corps gisent là, sur le sol plastique. dans l’indifférence généralisée.

La main a gagné deux porte-feuilles, un téléphone portable tactile et un à touches, un mp3-clé usb, deux magazines à scandales ainsi que  du nécessaire de maquillage et divers objets intimes. J’ai prélevé, cependant, un euro cinquante, pour mon café au comptoir, et la main n’a rien trouvé à redire. Elle était de toutes façon déjà partie, comme une ombre consistante et allergene, secouant doucement son gobelet et son fumet alcoolisé. puis disparaissant, laissant les cadavres à leurs songes coupables.

Encore un. Encore une fois je ne puis dériver mes yeux avides de fantasmes. Celui ci est vraiment excitant, j’aimerai trouver une occasion de m’en approcher, trouver un prétexte au badinage – le badinage pourtant ne nécessite pas de prétextes, il s’autosoutient, mais je maîtrise pas cette art, sans béquille préalable.

La tirade de Rostand, la tirade du nez, se chantonne dedans moi. Mais c’est un peu court, un peu léger et fortement insultant que d’aborder quelqu’un sous cette citation -et tellement réducteur en ce cas présent. Car le type n’a pas seulement un nez boite à ciseaux, un nez perchoir, un nez melon nain : la nature, dans son infinie cruauté, à pris soin de le mieux modeler. Petit et nerveux, il arbore un visage ciselé et pâle, aux pommettes un peu hautes. Ses yeux qui semblent à la fois s’enfoncer dans les orbites (sur leur frontière) et s’en extraire démesurément (en leur centre, comme si l’oeil, ici, avait pris liberté sur sa forme, s’était affranchi des lois humaines) reflètent une profonde concentration -la concentration ferroviaire, celle qui nous virtualise entre le boulot et le dodo. Le nez, le nez est inqualifiable et je n’oserai, après la tirade que je viens de vous remémorer, effectuer un trop hâtif comparatif. Mais il évoque un bec, un bec de dessin animé : c’est un triangle aigu posé sur un visage anguleux et inquiet. Le tout dodeline imperceptiblement sur un corps déraisonnablement large couvert d’un long manteau noir. Pas de monocle ni de parapluie – le personnage aurait été trop aisément identifiable. La fiction se voile ici de la pudeur du possible.

Mon souffle est un peu court. voilà, voilà ma culpabilité qui murmure : combien de quolibets cet oiseau-mammifère a-t-il dut souffrir sa vie durant?  tu le sais. ne le sens-tu pas dans tes tripes?  Ai-rougi imperceptiblement, honteuse, cruelle? Je laisse mon regard coupable errer vers  son voisin. Très noir, de ces peaux magnétiques qui aspirent la lumière, un petite cicatrice rose orne sa main sublime -j’aimerai la toucher. De son voisin au petit garçon dans la poussette – plus clair, son oreille est étrangement petite et ramifiée -Dionysos, dirait l’autre- elle mériterait d’être dans ma collection de formols. De l’enfant à la jeune fille – vulgaire, le grain de peau un peu trop dilaté sur l’aile du nez. Puis cet homme aux mains trapues et rêches -une couleur rare que la sienne, un rose rosé de roux, un rose transparent- puis cette mère -des tâches claires naissent sur les poignets épais, mais son visage est jeune encore- cette adolescente -quelle ligne de menton remarquable, malgré la bouche trop sèche. Puis le train s’ébranle et dans l’instant je zippe la fermeture de mon crâne. Belle pèche aujourd’hui. Je saute lourdement sur le quai, car je ne sais sauter que lourdement. Tandis que le métro repart, j’ai le temps d’observer une veine sur une tempe claire. un oeil qui me fixe. Qui pèche, lui aussi, je le sens, des morceaux d’humains dont se repaître.

Je le lui offre bien volontiers mais qu’a-t-il volé de moi?

Des instants que j’égraine avant de prendre le train, en rêvant de gants élégants me désignant ma place d’un air guindé, madame votre voiture est avancée.

Ce jour-là, à cause du trop plein de soleil, des rues éveillées faciles à dominer, je roulais des épaules tranquillement en m’avançant vers la gare. Des cuillères dressées en couronne dans mes cheveux, peut-être pour mépriser l’avis générale. Nouveau défi puéril, mais agréable.

Le train m’embarque, sourire aux lèvres j’observe les compagnons qu’on m’a assignés pour la traversée. Il n’y a que des silhouettes insignifiantes et fraîches. Je m’emmitonne dans mon déguisement d’héroïne.

Mon sourire s’étire, carnassier. Il s’arrête brutalement juste avant mes oreilles. Une femme élégante, une japonaise, deux rangs plus loin, en face de moi, me fixe.  Ses longues jambes écartées découvrent à qui le veut une culotte noire entre des basses résilles. Mon rictus d’enfant gâtée a vite fait de s’effacer. Il y a des prédateurs plus aguerris que moi dans ce train. Son regard calme reste posé sur moi, sans hésitation. Elle sait que je l’ai vu.

Je rabaisse du bout des doigts ma couronne, je m’enfonce dans mon écharpe, et j’essaie de disparaître dans le paysage. Je ne suis pas crédible.

Terminus. Je me lève et me planque dans la file. Elle se lève, me dépasse. Je prends note :

-long manteau noir des épaules aux genoux,

-chaussures à talons noirs

- vielle mallette de docteur, en cuir usé, noir.

Mes neurones analysent et me soumettent le mot vampire. Je l’écarte du bout des doigts, et adopte un pas songeur pour me laisser dépasser.

Elle disparait. Je garde le pas songeur, somme toute plus agréable que la course urbaine. J’imagine des films en noir et blanc, elle me suivrait tout en jouant l’indifférence, elle prendrait le même métro, le même wagon, une place à côté de la mienne, le spectateur se réinstallerait plus profond dans son fauteuil, mal-à-l’aise.

Par jeu je jette un coup d’œil par dessus mon épaule : elle est là. Son visage juxtaposé au mien. Jusqu’à l’escalator, jusqu’au métro.

Je tire sur mon manteau, mal à l’aise.

Dieu a pris un poil sur ce visage et a tiré. Le menton s’est décalé sur la droite, les lèvres, le nez, les yeux, la peau, l’implantation des cheveux même ont suivi. L’homme regarde mollement autour de lui mais ne me voit pas, je peux à mon aise me repaître de cette vision hors du commun. comme une photobooth vivante : un visage dans une diagonale. il éternue. j’apprécie à présent son incroyable oreille. j’aime cette étrange partie du corps que sont les oreilles -pour une série de raisons intimes. celle-ci est tout à fait notable dans sa taille comme dans son aplatissement, un organe rare pour ma collection personnelle virtuelle : le BGG en rougirait de jalousie.

L’homme éternue a nouveau : il place sa main fine devant sa bouche tordue. il attend quelques secondes un nouvel éternuement. il observe ses doigts. les porte à sa bouche. se lèche consciencieusement la paume avant de l’essuyer vivement mais soigneusement sur sa barbe naissante. puis il renouvelle l’opération.

Le presque imperceptible malaise qui voudrait se masquer mais perturbe l’atmosphère par la rétention des respirations indique que tous ont vu. l’homme, en quelques lapements, a changé de case : de laid, il est passé fou.

Je pense à ce film, les idiots. Ma main également mériterait un petit nettoyage. je tressaille, hésite, observe les passagers qui, silencieusement, évitent le regard du fou, déplacent un peu leur journal, un peu plus loin encore, du fou, s’efforcent d’être attentifs à autre chose qu’au fou. Quoi? un simple lapement mérite tant de peur, de reniement, de mépris? j’hésite et observe, et sers le poing. mais le fou n’a pas besoin d’aide, peut-être. sa toilette délicate nous nargue. il se lave mais c’est lui, notre miroir. il se lave et nous gratifie parfois d’un regard curieux et poli. je sers Nietzsche dans ma poche. parfois, les fous passent au meilleur moment de nos vie, au moment où justement, leur présence nous est nécessaire pour comprendre un peu plus loin.  je ne sais ce que tu m’as appris, fou. mais quelque chose sans doute. un un peu plus loin.

La soirée est printanière. Sur le quai presque désert divaguent les sdf et rit un groupe de jeunes filles en leggings. Dessiner, penser, revivre a posteriori l’atmosphère moite et les branlements. Désirer avoir une caméra, une bande enregistreuse dans le crâne. Etre reproduisante. Le crayon court, se rappelle les grains de peau, se souvient des formes de cols, des manteaux qui n’ont pas quittés l’hiver, des yeux rêveurs, attentifs, concentrés… « C’est beau ce que vous faites là ».

Une politesse et tout s’enfuit. « Non mais j’essayais, vous voyez, de dessiner les gens que j’ai vus tout à l’heure, sur la ligne une mais c’est pas terrible là, c’est pas ce que je voudrai… »

« j’aimerai dessiner les gens dans le métro, pour les amener à mon mari, qui est à l’hôpital. Mais il ne veut pas. »

Elle est sans âge. Soixante-dix ans, peut-être? Moins, sans doute. Elle en fait quatre-vingt. Je l’ai remarquée dans un couloir : sa jambe boite sous son pantalon informe. Les yeux sont vifs et astucieux. Elle sourit chaleureusement. Elle n’est pas très marquée et alors qu’elle parle j’observe sans le voir le duvet blanc qui orne sa lèvre mobile.

Pourquoi ne veut-il pas qu’elle dessine? Parce qu’elle dessine mal. Personne ne dessine mal! Elle dessinait plutôt bien quand elle était jeune, mais cela fait longtemps. Elle avait une sorte de poudre qu’elle mettait sur de la colle, ça faisait des motifs, elle était douée. C’est quelques chose qui est dans le sang, comme sa petite fille, une vraie petite artiste. Qu’elle âge a-t-elle? neuf ans. A cet âge on dessine encore spontanément, mais en grandissant on ne fait plus, c’est normal. Pourtant ça se réapprend, il y a des exercices.

Le sol vibre depuis notre droite, indéniable signal. Je me lève : mon train…

Elle imite mon geste. Quels exercices?

Un pied dans le wagon, j’explique. Du dessin spontané, la perte de réflexe, la mise en danger, le plaisir. Elle monte : tant pis si ce n’est pas sa destination. Le plaisir de dessiner vaut bien un détour. Et en trois station, on a mille fois le temps de faire une démonstration de dessin-plaisir, de dessin-spontanéité.

C’est la première fois que je donne un cours de dessin.Mais je me demande si, il y a longtemps quad j’étais jeune, si c’était mes neuf ans.

L’imagination roule à quatre cent à l’heure  dans l’estomac du métro.

Tunnels, portillons, escaliers, autant d’étapes à franchir avant d’entrer dans le wagon. Le cerveau qui travaille. Surtout à  cause des corps qui apparaissent, disparaissent, qui se heurtent, trébuchent, tous plus étranges et inattendus.

Le métro c’est des histoires qui courent de bouches à oreilles, à avoir les cheveux qui se dressent sur le crâne. Une antre qu’on évite de fréquenter à certaines heures. Le genre de grotte à rats et à ogres qui attendent la chair fraîche venu de l’extérieur. A force, mon crâne bricole de lui-même.

J’attends la ram qui m’embarquera à l’université, j’ai ma stratégie pour éviter d’être remarquée. Le regard dans le vague, pas trop près du bord. Mais je surveille du coin de l’oeil.

Le métro arrive, jeu de coudes habituels. Je trouve une place assise, miracle. Je m’assois dessus égoïstement alors que mon trajet est court. Je ferme les yeux avec l’impression d’être en première classe. Je les ouvre et je vois : un homme debout, un masque, deux bonbonnes de gaz qui tiennent sur un diable et un tuyau en partant. Il le tient fermement dans sa main.

Il fixe les gens d’un air anxieux.

Et ça y est : la machine est lancée. J’en suis certaine, cette place était un cadeau offert avant que je passe l’arme à gauche. Cet homme, va bientôt actionner un engrenage mystérieux et tous nous cramer le visage. Je vois la scène au ralenti, mais je reste assise dans mon siège, en écoutant la petite voix énumérer les stations. Fascinée, comme un hérisson devant des phares.

Est-ce que j’ai peur ? Non. Je ne fais qu’attendre d’avoir peur. Comme tous ces autres qui le fixent aussi.

Je me doute à un moment que c’est juste mes neurones qui me racontent une fable, mais je suis consciente que tous les possibles sont ouverts, et que donc l’homme pourrait prendre cette décision effrayante.

Lorsque je dois descendre de mon wagon, je me retourne inquiète vers les autres passagers. Quelques pas après, je rabroue mon imagination et reprends ma marche tranquille vers le quotidien. Gardant enfuie dans mon esprit l’idée qu’après tout je n’étais présente que sur trois stations…